Mme Martin habite dans son petit trois pièce. Seule. C’est bien ici, c’est propre, et puis elle aurait peur de se perdre si c’était plus grand. Ça lui rappelle son enfance, elle habitait là, juste au-dessus avec sa maman et sans son papa. Le matin, elle se lève et allume la radio pour écouter la météo des plages. Elle n’y a jamais été là-bas. Mais ça la fait rêver. Et puis la dame qui parle a une jolie voix. Une voix de femme qui sent bon le rouge à lèvre et la bonne humeur. Elle en a un aussi, Mme Martin. De rouge à lèvre. Un peu vieux. Mais toujours intact. De temps en temps elle le sort, juste pour essayer. C’est moche. Alors elle se passe les lèvres sous l’eau et elle va à la cuisine. Elle se penche et elle prend, dans son placard, tout au fond, une plaquette de chocolat déjà entamée, et elle prend un petit carré vite avalé. Deux, c’est mieux.

La journée, elle sort toujours. Elle va à la supérette du coin. Là-bas, c’est bien. Elle croise des gens et elle parle de la pluie et du beau temps entre deux paquets de chips. Et elle rentre. Son cabas est lourd, mais elle est courageuse. Quelqu’un lui demande l’heure. Comme ça, dans la rue. Elle accélère, il ne faut pas parler à des inconnus. On ne sait jamais. Elle n’a pas envie de finir ficelée au fond d’une cave pour une question d’heure. Elle rentre chez elle. Vite, elle range amoureusement ses nouvelles plaquettes de chocolat. Ferme le placard. L’ouvre. Le chocolat ça déstresse, c’est bon pour la santé, c’est vrai, c’est eux qui l’ont dit à la télé. C’est bon mais ça fait du gras. Elle se pose dans son canapé. Elle est bien là. Seule. Elle allume la télé. Une émission d’amour. Elle l’amour, elle s’en fiche. Trop compliqué. Elle n’a pas le temps à ça. Alors elle prend un petit carré de chocolat délicatement entre ses lèvres et regarde ces gens derrière l’écran qui font des histoires pour pas grand-chose. Elle est bien là. Seule.

 

Plus tard, un peu plus tard, beaucoup plus tard, quelqu’un rentre chez Madame Martin en cassant la porte. Un monsieur en uniforme avec d’autres monsieurs en uniforme et des voisins derrière qui regardent timidement. Madame Martin est là. Dans son fauteuil où elle est si bien. Elle ne se retourne pas pour voir qui est là. Il y a plein de papiers de chocolat par terre. C’est sale. Et un tube de rouge à lèvre gise sur le sol parmi tout ça, sous la main pendante de madame Martin. La télé est allumée. Ça fait un bout de temps maintenant. Mais Madame Martin s’en fiche, elle est bien là, affalée dans son fauteuil. Seule.

 

Photo de Oliver Anderson : http://www.flickr.com/photos/oliveralex/9866177554/